Pour une journée passée sur le terrain, nous en passons deux le nez dans la documentation.

En tant qu’auditrice et responsable conformité, ma priorité a toujours été de m’assurer de la sécurité réelle des opérations. Mais une réalité s'impose à tous les professionnels du secteur : la vérification de la conformité documentaire absorbe une énergie énorme.

Prenons un exemple concret : l'audit des temps de vol et de repos. Nous analysons la planification et le réalisé pour vérifier le respect des règles FTL. Mais avant d’en arriver là, il faut se plier à un exercice fastidieux : prendre chaque exigence de l'AIR-OPS ORO.FTL ou de l’EU-OPS Sous-Partie Q, ouvrir la section A7 du MANEX, et vérifier point par point, que tout coïncide. S’ajoute même parfois à ça des procédures et des formulaires à analyser.

Ce travail est indispensable. Mais est-ce vraiment là que réside la valeur ajoutée de l'expert ?

Ce que l'IA sait très bien faire

L'intelligence artificielle possède une qualité particulièrement utile pour la revue documentaire : elle ne se lasse pas de comparer des textes.

On peut lui demander d'analyser un grand nombre d'exigences réglementaires et de rechercher, dans un corpus documentaire, les passages susceptibles d'y répondre. Elle peut également structurer les résultats, identifier les références associées, signaler une absence apparente de couverture et préparer une justification.

Comme je le rappelais plus haut, pour un audit de conformité, ce travail représente une part considérable du temps passé en préparation. C'est aussi un travail qui demande énormément de concentration, alors qu'il est en grande partie répétitif. Automatiser cette première lecture ne retire donc pas nécessairement du travail à l'auditeur. Cela lui retire surtout une partie du travail qui mobilise son temps sans mobiliser pleinement son expertise.

Ce que l'IA ne voit pas

Un texte réglementaire n'existe jamais dans le vide. Deux organisations soumises à la même exigence peuvent y répondre différemment selon leur activité, leur taille, leur périmètre d'agrément, leur organisation ou les tâches qu'elles externalisent.

Une procédure peut sembler répondre parfaitement à une exigence lorsqu'on la lit. Sur le terrain, la réalité peut être tout autre.

À l'inverse, une correspondance documentaire imparfaite peut parfois s'expliquer par le contexte ou par d'autres éléments du système de management. C'est là que commence le vrai métier de l'auditeur. Il pose les questions que le document ne permet pas de résoudre :

  • Est-ce applicable ici ?
  • Cette procédure est-elle réellement utilisée ?
  • La maîtrise du risque est-elle suffisante ?
  • La preuve est-elle fiable ?
  • Cette situation révèle-t-elle un cas isolé ou un problème systémique ?

Une IA peut fournir des éléments pour répondre. Elle ne possède ni l'expérience du terrain ni la responsabilité professionnelle permettant de transformer automatiquement ces éléments en conclusion d'audit.

De la recherche documentaire au jugement

La distinction est essentielle.

Dans un audit traditionnel, une partie importante du temps de l'expert est consacrée à collecter les informations nécessaires à son jugement. L'objectif de l'automatisation n'est pas de supprimer ce jugement. Il est de raccourcir le chemin qui y mène.

Imaginez une revue de plusieurs centaines d'exigences. Au lieu de partir d'une page blanche, l'auditeur dispose d'une première matrice indiquant pour chaque exigence :

  • le passage réglementaire concerné
  • le document interne correspondant
  • la référence identifiée
  • un statut de conformité proposé
  • la justification de cette proposition.

Son travail change. Il ne doit plus rechercher systématiquement chaque correspondance. Il doit examiner, challenger et valider celles qui lui sont proposées. Ce n'est pas moins exigeant intellectuellement. C'est même précisément là que son expertise devient la plus utile.

Une IA doit aussi pouvoir dire : « je ne sais pas »

Dans un environnement réglementé, une réponse très convaincante mais incorrecte vaut moins qu'un doute clairement identifié.

C'est pourquoi l'utilisation de l'IA en conformité ne peut pas être pensée comme celle d'un chatbot généraliste auquel on demanderait simplement : « Sommes-nous conformes ? »

Une analyse utile doit être traçable. On doit pouvoir revenir à l'exigence d'origine, au passage documentaire utilisé et à la justification du statut proposé. Et lorsque les éléments sont insuffisants ou ambigus, le système doit faire remonter le doute plutôt que le masquer.

La valeur n'est pas dans la certitude artificielle. Elle est dans la capacité à préparer une décision humaine sur des éléments vérifiables.

Le paradoxe : plus d'IA peut signifier plus d'humain

L'automatisation est souvent présentée comme un moyen de remplacer certaines tâches humaines. Dans l'audit documentaire, nous pensons que le sujet peut être regardé autrement.

Si un auditeur passe moins de temps à rechercher des références dans plusieurs documents, il peut en consacrer davantage

  • À comprendre l'organisation.
  • À interroger les équipes.
  • À analyser les causes d'un écart.
  • À évaluer les risques.
  • À vérifier que les procédures décrites sont réellement appliquées.
  • À accompagner les actions correctives.
  • Autrement dit : à auditer.

C'est la philosophie derrière RegUp

RegUp n'a pas été imaginé pour annoncer à la place de l'auditeur qu'une organisation est conforme. Il a été conçu pour automatiser une partie du travail documentaire qui précède cette conclusion.

La plateforme confronte les exigences réglementaires aux manuels et procédures et prépare une matrice de conformité avec des statuts et leurs justifications.

L'auditeur garde la main sur l'analyse. C'est un choix important, particulièrement dans des secteurs où une conclusion ne peut pas être séparée de son contexte et de la responsabilité de celui qui la formule.

L'intelligence artificielle peut lire plus vite. Elle peut comparer davantage de données. Elle peut retrouver en quelques instants une information qui aurait demandé une longue recherche manuelle.

Mais comprendre ce que cette information signifie pour une organisation reste un métier.

Et si l'IA permet à l'auditeur de consacrer davantage de son temps à cette partie-là, elle ne lui enlève pas sa place. Elle lui rend peut-être simplement celle qu'il aurait toujours dû avoir.